La coursive aux dragons ©Arnaud Théval

La coursive aux dragons ©Arnaud Théval

Du 25 octobre 2019 au 23 février 2020 à la Friche la Belle de Mai, Marseille

La Friche la Belle de Mai, en complicité avec Lieux Fictifs, consacre plusieurs mois à l’exploration de la question de la relation entre la prison et l’art : expositions, rencontres, projections, performances, tables rondes, écoutes sonores permettent de porter un regard renouvelé et hors de tout a priori sur l’univers carcéral.

« Prisons et prisonniers tiennent une place de plus en plus grande dans nos sociétés. La forme de regard que nous sommes en mesure de produire à leur endroit sera symptomatique de notre capacité de conscience. Trop souvent, les formes symétriques de la bonne conscience et de la mauvaise conscience nous permettent de simuler un intérêt pour cette altérité enfermée. Trop souvent, les médias fabriquent un exotisme de la prison qui éloigne les prisonniers de nous - peut-être pour que nous puissions jouir de leur enfermement comme une forme même de notre liberté. »
Jean Louis Comolli, cinéaste et critique de cinéma

Exposition " Un œil sur le dos" ©Caroline Dutrey

Exposition " Un œil sur le dos" ©Caroline Dutrey

En prison, l'art de voir est aussi celui d'être vu. Subtil va-et-vient entre les apparences. Celles qui nous échappent et celles qui nous enferment. Le récit de la prison, souvent univoque, contribue à la simplification de ses réalités et à une radicalisation des points de vue. Nous assignons volontiers personnel pénitentiaire et prisonnier·e·s à une place.  La prison pensée alors comme un « lieu exotique » alimente les formes symétriques de la bonne conscience et de la mauvaise conscience.

Le miroir tenu par ces artistes, dans lequel la prison se reflète étrangement n’est-il pas également le nôtre ? Nous y cherchons notre propre visage, mais une lumière aveuglante, celle trop souvent écrasante et simplificatrice de la société sur le monde de la prison, nous empêche de voir. Les images qui surgissent confirment souvent celles fabriquées par nos croyances, d'autres disparaissent dans un abîme mystérieux où les certitudes s'évanouissent. Le curieux reflet de notre ignorance s’y agite alors.

©Caroline Dutrey & ©Arnaud Théval

©Caroline Dutrey & ©Arnaud Théval

Que pouvons-nous apprendre de ces lieux d'enfermements, lorsque des artistes y agissent et nous donnent à voir, par le prisme de leurs expériences, un ensemble de signes troublant la surface lisse du miroir ?

Le spectateur/visiteur est invité à construire dans Prison Miroir sa propre représentation, agité par la dimension poétique de son expérience sensible face aux images et questionné par les enjeux politiques des écarts révélés.

Prison Miroir interroge en agitant, en tordant et en dévoilant le hors-champ d'une prison impossible à parler au singulier, impossible à réduire à l'expérience des uns sans parler de l'expérience des autres.

Un œil sur le dos

Photographies d'Arnaud Théval

Du 25 octobre 2019 au 23 février 2020

Le mur rouge © Arnaud Théval

Le mur rouge © Arnaud Théval

Arnaud Théval explore l’univers carcéral abordé sous un nouvel angle : celui des gardiens de prison. De leur formation à leur affectation, il les accompagne au cœur de leur apprentissage pour devenir surveillants et surveillantes. Son projet emprunte le chemin d’une perception inversée : appréhender la prison à travers l’expérience de ceux qui l’organisent.

Porno dortoir ©Arnaud Théval

Porno dortoir ©Arnaud Théval

« La prison est rarement mise en récit par ceux qui l’organisent. La fermeture des prisons est le moment que j’ai choisi pour inverser l’œilleton. »
Arnaud Théval

L’œuvre est à la fois forme et processus, elle consiste à inventer un espace visant à déplacer les attendus et les assignations sur la prison. L’expérience se déploie par et avec ceux qui organisent le dispositif carcéral, à la recherche des indices qui composent leurs cultures et leurs paysages professionnels.

Exposition "Un œil sur le dos" ©Arnaud Théval

Exposition "Un œil sur le dos" ©Arnaud Théval

« L’exposition Un œil sur le dos recompose mon parcours depuis les fermetures des vieilles prisons, dont les images habillent notre imaginaire commun de la taule, à l’école de la prison, où la culture de l’institution prend corps chez les élèves surveillant·es et se poursuit dans les nouvelles structures. L’accrochage est un jeu d’indices fictionnalisant les récits des surveillant·e·s en image par des mises en scènes.

Sans titre (Le tigre et le papillon) ©Arnaud Théval

Sans titre (Le tigre et le papillon) ©Arnaud Théval

Ces images polysémiques combinent les dessins sur les murs des cellules et les tatouages sur les peaux des surveillant·e·s et révèlent des impensés et des non-dits d’une institution traversée par des forces contraires, en permanence tendue par son oxymore originel – punir et ré-insérer. Dans ces prisons, je tente consciencieusement de me défaire de ce que chacun cherche à y trouver comme s’il fallait vérifier les fondements même de la prison. Je me trouve face à toute l’ambiguïté de la société, en inversant l’œilleton, je l’ai vue et entendue, violente, émouvante, généreuse et écrasante, désespérante, poétique. »
Arnaud Théval

Exposition "Un œil sur le dos" ©Arnaud Théval

Exposition "Un œil sur le dos" ©Arnaud Théval

« Le tigre et le papillon, à l’instar d’un dessin photographié sur le mur d’une cellule, est la figure par laquelle je m’interroge sur, qui, du surveillant ou du détenu, incarne le mieux l’insecte fragile ou la force du félin ? »
Arnaud Théval

Détenues

Photographies de Bettina Rheims

Du 25 octobre 2019 au 23 février 2020

Exposition "Détenues" ©Caroline Dutrey

Exposition "Détenues" ©Caroline Dutrey

Encouragée par Robert Badinter, la photographe Bettina Rheims a réalisé entre septembre et novembre 2014 Détenues, une série de portraits de femmes incarcérées au sein de quatre établissements pénitentiaires français.

Ce projet, soutenu par l’administration pénitentiaire, confronte l’univers carcéral avec celui de la création artistique ; dans un dialogue complexe, il interroge la construction et la représentation de la féminité dans les espaces de privation de liberté et d’enfermement. De ces rencontres, volontaires, sont nés des portraits saisissants qui nous renvoient au regard que nous portons sur la détention.

« Il me fallait aller à la rencontre de femmes qui n’avaient pas fait le choix de vivre entre quatre murs. Nous avons beaucoup parlé. Elles se sont racontées, et j’ai tenté de leur offrir un moment hors de ce temps-là »
Bettina Rheims

© Bettina Rheims

© Bettina Rheims

La série Détenues offre une fenêtre de conversation avec l’univers sensible et peu connu de la détention. Ces femmes photographiées en prison, dans un studio improvisé, ont pu s’engager avec la photographe dans une démarche de reconstruction de leur identité féminine et amorcer un travail de restauration de leur image.

« À défaut de leur liberté, je souhaitais que, par la force de son talent, Bettina Rheims restitue à chacune sa personnalité que l'incarcération tend à effacer. (...) Chacune a retrouvé sa singularité et brisé l'uniformité dans laquelle la vie carcérale les plonge. »
Robert Badinter

Regards depuis la prison

Rétrospective des réalisateurs, producteurs et créateurs de Lieux Fictifs

Caroline Caccavale & Joseph Césarini

Extrait du film Anima de Caroline Caccavale et Joseph Césarini

Extrait du film Anima de Caroline Caccavale et Joseph Césarini

Lieux fictifs est une association créée en 1994 et résidente à la Friche, dirigée par les réalisateurs Caroline Caccavale et Joseph Césarini. Ils ont engagé depuis plus de 30 ans une expérience du cinéma au long cours en prison et ont créé, à la prison des Baumettes, un studio de cinéma permanent où ils développent des actions de formation et de diffusion du cinéma, tout en réalisant et produisant des films avec les personnes détenues.

« En prison la question du regard est centrale, les détenu·es comme les personnels de surveillance sont sans cesse sous le regard de l’autre, dans cette observation réciproque se joue la question du pouvoir. Au dehors, les médias fabriquent le plus souvent une image qui éloigne les détenus·e·s de nous, présentant des corps sans visages, exposés, contrôlés et contrôlables, plaçant le spectateur dans une place d’extériorité. Le spectateur de ces images pense avant tout la détresse du détenu·e, ce qui vient renforcer chez lui un sentiment d’impuissance et de toute puissance, car il peut compatir, tout en étant rassuré de ne pas être à la même place.

Les films que nous avons réalisés, initiés ou produits dans ce travail collectif avec les personnes détenu·e·s proposent un autre point de vue et déconstruisent les figures attendues. Ils se fabriquent dans l’expérience de la relation, dans les changements de place des uns des autres (ceux du dedans et ceux du dehors) tout à la fois acteurs, auteurs, réalisateurs, spectateurs. Au travers de ces différents déplacements, la prison et les personnes détenues qui sont alors représentées, ne sont plus tout à fait les mêmes et ne peuvent plus être regardées de la même façon.

Ces films sont comme des lieux d’utopie, des espaces de jeu qui tentent de suspendre dans l’espace temps de l’expérience et du film, les contraintes carcérales sans bien sur les supprimer, repoussant ainsi les murs,  remettant en mouvement les corps et la pensée. Ils viennent interroger le cinéma comme un lieu où s’expérimente la complexité, la richesse du sujet, un lieu de vie et de possibles, où peut s’exercer la subjectivité de la personne détenue, sa capacité de créer et son imaginaire.

Les pratiques et la manière dont se fabriquent ces films sont dans notre approche artistique tout aussi importantes que les œuvres finales.  Chaque œuvre porte les traces visibles de son histoire, du processus qui l’a produite. Ces films ne sont pas des produits consommables lisses et délimités, ils contiennent leur propre fragilité. Cette rétrospective révèle un cinéma documentaire travaillé collectivement, comme un chantier ouvert qui se libère des formes et des formats convenus, pour se lier seulement aux mouvements qui l’ont façonné, aux corps qui l’ont désiré. »
Caroline Caccavale & Joseph Césarini

Caroline Caccavale & Joseph Césarini

Caroline Caccavale & Joseph Césarini

Il était une fois Prison Miroir

Depuis leur rencontre en décembre 2017 au Musée de l'immigration à Paris, Caroline Caccavale et Arnaud Théval n'ont cessé de travailler ensemble, en croisant leurs expériences et leur vision du milieu carcéral.
Le projet Prison Miroir met notament en avant les correspondances entre le travail de ces artistes, des deux côtés de l'œilleton.
Arnaud Théval a écrit une série de textes pour illustrer cette dialectique entre les films diffusés et les photos exposées, afin d’ouvrir notre imaginaire de la prison.

Femmes, maquillages et architectures

« Lorsque le spectateur arrive sur le plateau ouvrant les deux espaces d'exposition, il est face à une projection vidéo dans laquelle il peut voir des deux côtés d'un œilleton.

Exposition Prison Miroir ©Arnaud Théval

Exposition Prison Miroir ©Arnaud Théval

Dans la cellule, la caméra de Caroline Caccavale circule silencieusement entre les mouvements de femmes se préparant à dormir. De l'autre, elle accompagne une surveillante en blouse blanche équipée d'une machine à pointer. Nous la voyons sur une coursive avec des portes de cellules en bois, un chat partage leurs nuits. Cette proposition résonne non sans humour, avec les deux surveillantes se préparant à la séance photographique que je leur propose. La séance de  démaquillage de ces femmes et la grande douceur de la caméra de Caroline Caccavale nous invite dans une intimité sans voyeurisme, dans un quotidien banal d'un entretien de soi parmi les autres. La tenue de la surveillante fait écho à ces métiers du soin, ceux des hôpitaux, ceux des asiles aussi.

Exposition "Un œil sur le dos" ©Arnaud Théval

Exposition "Un œil sur le dos" ©Arnaud Théval

Aujourd'hui comme le montre mes images négociées, la surveillante a pris une allure plus masculine avec un uniforme unisexe où l'enjeu de la sécurité prime. Cette esthétique utilitariste se prolonge dans les espaces colorés des nouvelles prisons, se confondant parfois avec les architectures hospitalières ou scolaires. » Arnaud Théval

1er cycle de rencontre

26 - 27 octobre 2019

© Caroline Dutrey

© Caroline Dutrey

Regards croisés - L'art de déconstruire

Que fait et que peut l’art quand il se frotte à la prison ? Comment l’art peut venir interroger l’institution pénitentiaire et judiciaire ? Depuis ce lieu, quelle place l’artiste peut-il occuper ? La prison ne fabrique-t-elle pas toujours sa même image ?

Une table ronde qui a pour but de porter un regard renouvelé et hors de tout a priori sur l’univers carcéral et d'en débattre.

© Caroline Dutrey

© Caroline Dutrey


Modérateur : Tewfik Hakem (France culture)
Intervenants : Bettina Rheims / Photographe • Arnaud Théval / Artiste • Caroline Caccavale / Réalisatrice • Nadeije Laneyrie-Dagen / Historienne de l’art • Isabelle Gorce / Présidente du Tribunal de Grande Instance de Marseille • Christine Charbonnier / Secrétaire Générale de la Direction Régionale des Service Pénitentiaire • Christophe Bass / Avocat du Barreau de Marseille.


"Doit-on avoir peur de la prison?"

Trois avocats de trois générations différentes s'emparent de la question. Une performance en forme de plaidoirie pour élargir nos horizons et entamer le débat.
Avec Maître Loïc Roccaro, Maître Sondra Tabarki, Monsieur le Bâtonnier Dominique Mattei.

Exposition "Un œil sur le dos" ©Arnaud Théval

Exposition "Un œil sur le dos" ©Arnaud Théval

La prison en France en 2019

Selon un communiqué de l'Observatoire International des Prisons, on comptait 71 710 détenus en France au 1er juillet 2019. Depuis trente ans, la population détenue ne cesse d’augmenter, sans corrélation avec l’évolution de la délinquance.

© OIP

© OIP

L'inflation carcérale en France est surtout liée à des orientations de politique pénale. En effet, parmi les facteurs ayant contribué à cet accroissement des détenus, on peut noter :
• La pénalisation d’un nombre de plus en plus important de comportements
• Le développement de procédures de jugement rapide, comme la comparution immédiate, qui aboutissent à un taux plus important de condamnation à de l’emprisonnement ferme
• L’allongement de la durée des peines
• L’augmentation récente de la détention provisoire

On assiste à un double phénomène : d’un côté, l’augmentation des incarcérations pour de courtes peines de prison de moins d’un an ou de quelques mois et d’un autre, le prononcé de peines de plus en plus lourdes vis-à-vis d’autres publics.

9m² pour deux ©Joseph Césarini Jimmy Glasberg

9m² pour deux ©Joseph Césarini Jimmy Glasberg

Eve Schmit II, novembre 2014, Roanne ©Bettina Rheims

Eve Schmit II, novembre 2014, Roanne ©Bettina Rheims

Les femmes détenues

Selon un rapport de l'Observatoire international des prisons (OIP) publié en janvier 2019, 2 534 femmes sont actuellement incarcérées en France, pour plus de 70 000 détenus. Soit environ 3,6 % de la population carcérale. On compte seulement deux prisons entièrement dédiées aux détenues: le centre pénitentiaire de Rennes et la maison d'arrêt de Versailles. La majorité des femmes incarcérées sont donc placés dans des "quartiers femmes" dans des prisons pour hommes ( 55 établissement sont dotés de ces quartiers spécifiques).

Minoritaires en détention, les détenues pâtissent de la mauvaise répartition des places de prison pour femmes sur le territoire. Et souffrent d’un effet de genre : premières à maintenir le lien avec leur père, frère, compagnon ou ami incarcéré, elles sont aussi plus vite abandonnées lorsqu’elles sont de l’autre côté du mur.

Sylvia L © Bettina Rheims

Sylvia L © Bettina Rheims

De jour comme de nuit - Renaud Victor

De jour comme de nuit - Renaud Victor

La culture comme facteur de réinsertion

D'après une étude sur les activités en prison de l'OIP - Observatoire international des prisons, les personnes détenues bénéficient d'un total de 3h40 d'activités par jour durant la semaine. Parmi ces activités on compte aussi bien la possibilité d'accéder à du matériel de musculation que l'exercice d'une activité professionnelle, une formation ou encore des ateliers socio-culturels.

Ainsi, en maisons d’arrêt surpeuplées, la plupart des détenus passent en réalité 22h voire 23h sur 24h à attendre enfermés en cellule. Quand le Conseil de l’Europe préconise des activités hors de cellule au moins 8h par jour. 

Le temps de détention devrait être pensé en fonction des besoins des personnes détenues et construit autour d’activités variées alliant formation professionnelle, travail, activités socio-culturelles ou éducatives et programmes visant à favoriser leur sortie de délinquance.

© OIP

© OIP

Natacha Galvez a enseigné l’histoire de l’art à des personnes détenues à Fleury-Mérogis, et a témoigné du bienfait des activités culturelles en milieu carcéral à Prison Insider.

« Le fait d’aller à une activité culturelle induit une rupture dans le quotidien carcéral : ils ne sont plus seulement dans un état d’attente, ils sont également en quête de sens. »

Exposition "Un œil sur le dos" ©Arnaud Théval

Exposition "Un œil sur le dos" ©Arnaud Théval

Pour en savoir plus

- Zibeline : Regarder la prison
- Zibeline : La prison, pourquoi, comment ?
- Marcelle : Prison Miroir, l'expo hors norme
- Blind Magazine : La prison entre taulardes et matons

On écoute

- Radio Grenouille : L'heure exquise avec Caroline Caccavale et Joseph Césarini

- RFI : L'expérience de la prison avec Caroline Caccavale et Joseph Césarini

- RFI : L'expérience de la prison avec Caroline Caccavale et Joseph Césarini

- France Culture: Les corps libérés de Bettina Rheims

- Radio Baumettes : Ping-Pong avec Didier Fassin, auteur de "L'ombre du Monde, une anthropologie de la condition carcérale". Où il est question de politique pénale en France et de la condition des personnes incarcérées.

- France Culture : Condamnés - Victimes : Un dialogue possible où l'on parle de la justice restaurative

- France Inter : L'heure Bleue : Arles, la centrale et le pouvoir des mots

Pour aller plus loin :

- Prison Insider : France : Emploi prison : à la rencontre des travailleurs de l’ombre.
- Observatoire International des prisons : Section Française